Confinés... avec Jérémy Bouquin #5
- la-bouinotte
- 28 mars 2020
- 6 min de lecture
C'est le moment de feuilletonner...
L'auteur berricho-tourangeau Jérémy Bouquin l'a bien compris et vous entraine dans un polar sombre, en temps réel.

Un feuilleton polar, créé spécialement pour le Confi-blog de La Bouinotte… C’est le pari, avec ce roman noir planté du côté de Levroux, dans l’Indre, dont il va nous livrer un épisode chaque jour.
Pas de titre pour le moment. A vous de trouver !! On attend vos propositions sur notre mail : la-bouinotte@orange.fr, ou sur les réseaux sociaux de La Bouinotte.
Jérémy Bouquin
Autodidacte, réalisateur de courts et moyens-métrages, Jérémy Bouquin est auteur de romans policiers, nouvelles noires. Il a participé à deux recueils de nouvelles black Berry, éditions La Bouinotte. Sous l'alias Jrmy, il est scénariste de la Bd polar Le Privé. Mais dans "la vraie vie", Jérémy est travailleur social.
Son site : http://jrmybouquin.free.fr

Épisode 5
- Les quoi ?
Pas le temps de chercher… Que le Raoul le tire par le bras, lui demande de le suivre.
- Monsieur le Maire…
Il ne s'est même pas présenté, il faut que Gilda se faufile entre les deux pour imposer un peu de calme, dans toute cette excitation. Raoul va pour serrer la main du curé, Gilda donne une tape sur le coude, non ! Les gestes barrières !
Pas touche !
Lui se remet, éternue dans un mouchoir en tissus, déjà bien attaqué, il n'a décidément rien compris aux mesures de santé publique.
Raoul…
Lui s’en cogne de toutes considérations du moment, s’il est là, c’est parce qu’il a besoin du curé! Le voilà qui se remet à débiter à toute vitesse :
- C’est Rachel, la centenaire, elle va y passer… elle va y passer ce matin ou dans la journée…
Elle est réveillée. Elle a appris pour l’arrivée du prêtre la veille dans la commune.
Le village est tout petit, argue le maire, tout le monde sait tout. Cela ne va pas pour rassurer Charly. Il n’a même pas attaqué sa tartine, à peine touché son premier jus du matin, qu’on lui annonce devoir aller au turbin !
- Allez… monsieur le curé… elle vous attend, qu’il piétine, le premier édile.
Charly se laisse emporter, il tire son blouson de cuir, cherche un moment à prendre un bout de pain grillé, de quoi grignoter.
Raoul le trouve bien à poil pour un représentant de l’Eglise, il reluque la dégaine du Padre. Pas de croix, pas de col, pas… de signe distinctif, que dalle !
- Vous n'avez pas…
Il mime par des gestes, ignore comment nommer chaque élément, mais l’ensemble le trouble !
Charly n’a rien de tout cela.
Il ne s’imaginait même pas devenir curé il y a vingt-quatre heures.
- On m'a volé mon sac… tente de mentir Charly, il n'avait pas envisagé que sa carrière commencerait si vite !
Raoul n’a pas les mots, hésite. La grande gigue, le costume aux épaules trop larges, la chemise à carreaux et les mocassins à gland crottés, se dandine. Il n’imaginait pas le prêtre comme ça. Faut dire, il a face à lui un molosse à mâchoire carré, plus qu’une grenouille toute fripée.
- On passera par l’église tout à l’heure, il doit bien rester des… outils pour vous permettre de travailler.
Il croque dans sa tartine, la baguette est sèche, mais dorée de beurre demi-sel, il balance une cuillère de confiture puis enfile le tout. Garde quelques miettes dans sa barbe de trois jours, Gilda lui fait signe… Faudrait pas se négliger non plus.
Elle lui dégotte un missel dans un tiroir. Un petit médaillon aussi, celui de sa première communion. Elle lui tend, mais avec ses grosses paluches, il lui faut de l’aide. Il se tord pour qu’elle y passe la fine chaine du collier en argent. Parfait !
Le petit missel en couverture imitation cuir, des pages cochées, certaines se décollent. Le voilà qu’on le sort.
Raoul, pressé, lui demande alors de le suivre.
Gilda le contrôle une dernière fois, aligne la croix minuscule sur la chemise noire. La chaine est si fine et si courte, qu’avec le tour de cou de taureau de Charly, elle lui bloque le col. Il se sent étouffer.
C'est parfait, cela donne un style !
- Cela ne vous va pas du tout, elle lui lance. Le sourire aux lèvres, c’est la première fois qu’il la trouve comme épanouie. Il apprécie.
- Gilda… râle Raoul.
Lui, il piétine.
- Tu vois bien, tonton, qu'il est…
- Allez ! Pas le temps d'attendre.
Raoul et Gilda sont donc parents, relève Charly.
A peine dehors, il croise Madame Tarin, la voisine un peu trop curieuse, qui vient pour le féliciter aussi, pour avoir gagné les élections municipales de dimanche dernier. Avec ce fichu virus, on en oublierait presque… qu'il y a deux jours on votait, avec les mesures de contagion, le nettoyage des stylos !
La préfecture avait été très précise sur le protocole.
Va trouver du gel !
Va trouver des masques !
Même le docteur n’en a pas ! Alors il a mis du savon, ouvert les toilettes pour donner l’accès à l’évier. Résultat, personne ou presque ne s’est décrassé les paluches ! Tout le monde bigeait la mère Claude.
Alors des mesures de confinements maintenant.
Dans le village…
La mère Tarin lui tient le crachoir comme cela une bonne dizaine de minutes, reluque au passage le fameux curé, dont on parle à la boulangerie depuis ce matin.
Raoul s’excuse de devoir partir.
- J'ai gagné sans panache, on était les seuls à se présenter, pas de campagne, pas d'élection réellement, pas grand monde est venu, tout juste pour boire un coup à la fin, et encore ! Avec les mesures de sécurité, on devait garder un mètre de distance : difficile de trinquer ! Qu'il tousse le vieux, il a passé sa journée dans le courant d'air.
Pas le temps de calculer qu’ils passent déjà sur le trottoir d'en face, croise des regards derrière les carreaux, la même sensation de se sentir épié.
Charly n’aime pas.
C'est comme si tout le monde savait. Le scrutait, avait un avis sur sa tronche. Raoul, lui, salue le grand René, rabroue un gosse qui joue un peu trop prêt de la 205 GTI tunée du grand Marcel.
Drôle de début de journée, déjà à plein régime, avec un beau soleil et pourtant une ambiance étrange, celle d’un confinement qui se prépare, de villageois inquiets. Au loin, on fait la queue déjà très tôt pour acheter une dizaine de baguettes chacun. C’est la ruée vers les produits de première nécessité.
Eux, ils foncent à toutes jambes en direction d‘une des petites bicoques, à la façade jaune orange.
Raoul force le pas, mais tient tout de même à discuter :
- Vous venez d'où ?
- D'un peu partout.
- Prêtre ouvrier ? Croit deviner le Maire. La dégaine du père, son blouson en cuir, ses groles aussi, puis les bagues… cela lui rappelle quand, gamin, il voyait ce curé chez les motards, le père Guy Gilbert. Il a lu quelques-uns de ces livres. Le mec prêchait sur les trottoirs, les cages d’escaliers. Charismatique, toujours le mot juste, il tutoie tout le monde, la rue est son église.
Raoul adore. Il se fait sa petite histoire. Comme Serge la veille.
Raoul, il est croyant, mais catho de tiroir, il est comme ses concitoyens, il aime sortir la religion quand cela lui convient. Les mariages, les communions, les décès… quand il a des questions aussi, il lui arrive de parler à Dieu.
Un concept qui dépasse Charly. Quand on a passé un quart de sa vie à tirer sur des gens, mener des opérations en territoires hostiles et tabasser des mecs mauvais payeurs, autant dire qu’on ne croit plus en grand-chose !
Orphelin de naissance, la DASS, les familles d’accueils, les foyers, Charly n’a jamais été éduqué dans la religion. Pas de catéchisme, des coups de pieds au cul, l’art de la débrouille, et gagner des thunes pour tenir. Il a vite intégré l’essentiel.
Dieu, il n'a jamais réellement fait sa rencontre, il se remet des collègues, des lascars aussi, en prison lors de certains séjours, qui lui ont parlé de deux-trois babioles sur Jésus, la crucifixion mais c’est rudimentaire, voire même abstrait.
- On y est !
Devant la maison, déjà, plusieurs voitures, un type attend sur le perron. Un des petits-fils, peiné. Les yeux rouges, il est là depuis déjà plusieurs jours, il attend que le dernier souffle l’emporte. Il vient de Bourges.
Il attend le curé.
- Hier, on a appelé l’infirmière de Levroux, elle est venue, elle lui a donné de quoi calmer la douleur, elle pensait même qu’elle ne passerait pas la nuit…
Elle souffre. Des mois, des années. Le petit-fils, doit avoir la soixantaine bien tassée, Charly imagine déjà l’âge de la grand-mère.
- Notre unique centenaire…
Il prend le temps de laisser le pauvre gars se lamenter. Il s’inquiète de l’enterrement, avec le confinement, on n'aura certainement pas le droit de faire de cérémonie. Les pompes funèbres ont prévenu.
La vieille n'est même pas canée, qu’ils sont déjà en train de l’enterrer. Charly écoute, ne moufte pas, faut dire, il n’est pas rassuré.
Derniers Sacrements… derniers sacrements… Il n’imagine même pas ce qu’il doit faire.
- Entrons ! Lâche le maire.
Il passe le pas de la porte, pénètre une petite cuisine, au plafond bien bas, un carrelage en béton, le poêle qui chauffe fort dans un coin. La télé tourne en sourdine, seules les images défilent. Quelqu’un d’autre les attend.
Charly a un mouvement de recul. Il n’arrive pas à cacher son étonnement.
Une femme… Plutôt, un flic.
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